Articles taggués ‘Guerre’

  • Tu me prends en photo, Marie-Francine Hébert

    Date: 2012.01.30 | Catégories: Album, Pour aller plus loin | Commentaires: 4

    “Pas encore une photo!” Comme tous les parents de l’ère du numérique, je mitraille mes enfants avec nos appareils photo (et encore plus leur père, un photographe amateur). Je ne sais plus combien de disques durs externes servent à stocker ces précieux souvenirs, et ce, en de multiples exemplaires. Je tente d’emprisonner ces moments de bonheur, pour les ressortir lorsque je serai vieille et que mes petits-enfants voudront que je leur raconte les “tananteries” de leur père ou de leur mère enfants. Mais cette réalité n’est pas celle de tous les enfants photographiés. Tu me prends en photo nous le crie presque hargneusement.

    Tu me prends en photo, Marie-Francine Hébert, Les 400 coups, 2011
    J’attendais la sortie de ce livre impatiemment. J’adore l’auteur, j’adore la collection (carré blanc) et – oserais-je le dire? – Bof, après tout je ne me suis jamais réclamée critique – j’ai un gros faible pour les albums de cette maison d’édition (Les 400 coups). Il est arrivé sur mon bureau de bibliothécaire il y a une dizaine de jours. Je l’ai lu, et relue et rerelue. Déstabilisée.

    Souvent très poétique (Le ciel tombe à côté, Nul poisson où aller), les textes de Marie-Francine Hébert coulent en moi, me bercent. Et c’est de la rencontre brutale de ces mots déposés doucement dans mon oreille et de ce qu’ils racontent réellement – sous la fable – ici l’abus sexuel, là la guerre – que naît toute la force du message pour moi. Chuchoté, mais résonnant si fort. Ici, il en est tout autrement.

    Cette phrase, “Tu me prends en photo”, répétée en caractère gras à chaque début de page, semble être criée par l’enfant. Jetée au visage du photographe de guerre comme un miroir de son affront. “Pour quoi donc…” demande ensuite irrémédiablement l’enfant. Et moi, la lectrice, j’ai envie de demander à l’enfant, pourquoi donc tant de hargne envers le photographe? Je poursuis ma lecture, déstabilisée.

    Le point de vue est celui de l’enfant. Elle ne connaît pas la langue du photographe, mais devine ses questions. Dans un long monologue poétique, elle traduit les interrogations de son interlocuteur et y répond ironiquement. Il lui demande un sourire pour la photo. “Tu veux rire! Non, la longue marche ne m’a pas desséché la langue. Pas la longue marche!” . Et on découvre le quotidien de cette enfant qui en tient un autre dans ses bras, trouvé dans un fossé à côté de ses parents tombés morts. “Non, l’explosion ne m’a pas arraché la langue. Pas l’explosion!” Et l’explosion de sa maison, et sa peur, et le froid, et la faim, et son malheur, alors que le photographe tente de l’amadouer en voulant lui montrer des photos de ses propres enfants. “Tu veux me montrer leur photo, pour me jeter leur bonheur à la figure… Non, le malheur ne m’a pas usé la langue. Pas le malheur!”.

    Et je réalise, en cours de lecture, que ces phrases jetées au visage du photographe par l’enfant me heurtent, car je suis moi-même ce photographe. Je suis ce parent qui traîne dans ses poches une photo de ses enfants explosant de bonheur. Je suis cette adulte-témoin, qui sait et qui laisse-faire… Et qui ne sait pas trop quoi faire en fait. Comme le photographe de l’histoire, je laisse couler une grosse larme qui me fait du bien. Suite à cette rencontre traumatisante, il range son appareil, vais-je ranger ce livre?

    “Tu dis: Je déteste la guerre!
    Moi aussi, si tu veux savoir.
    Tu dis: je gagne ma vie, c’est tout.
    Moi, je la perds, vois-tu.”

    L’auteur dédit le livre “Aux enfants dont on prend la photo quand la guerre leur a déjà tout pris ; Aux photographes sans lesquels le reste du monde ignorerait leur existence.” Si les photographes font leur part en ramenant des témoignages, je pense que c’est à nous, médiateurs, de les diffuser. Et comme je crois que la sensibilisation, l’éducation, dès le jeune âge, sont nécessaires, même si parfois difficile, je vais tenter de mettre ce livre dans les mains du plus grand nombre de personnes possible – parents, enseignants. Comme je le fais depuis 7 ans pour Une si jolie poupée, de Pef. Et de mon côté, je vais prendre mon courage de parent à deux mains, bien réfléchir à l’orientation que je veux donner à la discussion que j’aurai sans doute avec mon grand à la suite de la lecture de ce livre, et plonger, avec lui. Lui qui a, en fait, le même âge que cette petite fille.

  • La trêve de Noël, Michael Morpurgo

    Date: 2011.12.06 | Catégories: Album, La bibliothécaire aime, Pour aller plus loin, Roman enfant | Commentaires: 1

    Je me dis depuis longtemps déjà qu’il faudrait bien que je trouve le moyen de vous parler de Michael Morpurgo, dans l’éventualité où vous ne l’ayez jamais croisé sur les rayons de votre bibliothèque. C’est un auteur majeur, du calibre d’un Robert Cormier (dont je vous ai parlé ici), mais dans un style totalement différent. Le Royaume de Kensuké, Soldat Peaceful pour les plus vieux; Toro! Toro! ou L’ours qui ne voulait pas danser pour les plus jeunes. C’est finalement via son très beau livre La trêve de Noël que j’y arrive.

    La trêve de Noël, Michael Morpurgo
    Nous savons tous qu’elle a eu lieu, cette nuit mythique de 1914 où des soldats ennemis, en pleine Première guerre, ont arrêté les hostilités. Ici, l’histoire est romancée, avec pudeur, dans un récit sobre et magnifiquement illustré.

    Nous sommes la veille de Noël, un homme entreprend de restaurer un vieux secrétaire qu’il a acheté chez un brocanteur. Il est mal en point, abîmé par l’eau et le feu. Le dernier tiroir résiste, c’est qu’il cache, on s’en doute, un fragile secret. Une toute petite boîte en métal sur laquelle une étiquette mentionne “ Dernière lettre de Jim, reçue le 25 janvier 1915. Le moment venu, l’enterrer avec moi.”. L’homme est curieux, ne le serions-nous pas tous, et lis la lettre adressée à Mme Jim Macpherson. C’est dans celle-ci qu’on retrouve le récit de la fameuse trêve de Noël. Racontée sans envolée lyrique, par un soldat au fond d’une tranchée, cette nuit n’en devient que plus magique dans l’imagination du lecteur. Les ennemis ont mangé, bus et bavardé ensemble toute la nuit. Ils ont joué au foot, ont chanté. Ils ont évoqué leurs familles et le désir de chaque soldat, peu importe son origine, de terminer cette guerre et de rentrer chez lui. Un moment de paix et de bonne volonté, comme l’écrit le soldat. Il écrit aussi sa certitude qu’ils seront ensemble au Noël prochain…

    L’homme décide de retrouver la dame à qui était adressée la lettre et y arrive sans trop de peine. En voyant l’homme approché et lui tendre la lettre, les yeux de la centenaire se remplissent de larmes: “Tu m’avais promis de rentrer pour Noël mon chéri. Et te voilà, mon plus beau cadeau de Noël. Approche, mon cher Jim, assieds-toi.” Elle confond, bien sûr… Vraiment? L’illustration suivante nous montre pourtant un soldat vaporeux dans le bleu d’une nuit étoilée, une lettre à la main. On dirait qu’effectivement, il est enfin revenu.

    Une belle histoire, toute simple, très courte. Un petit objet-livre à mi-chemin entre l’album et le premier roman. Un outil puissant pour amorcer une discussion avec nos jeunes sur la guerre, mais surtout sur la paix. À ne pas cacher dans le dernier tiroir d’un secrétaire…

  • Le bébé tombé du train, Jo Hoestlandt

    Date: 2011.11.22 | Catégories: La bibliothécaire aime, Pour aller plus loin, Roman | Commentaires: 0

    Je vous l’ai déjà dit que j’aime le théâtre depuis bien plus longtemps que la littérature jeunesse? J’ai fait mon cégep en théâtre, il y a maintenant bientôt 15 ans. Je suis une spectatrice plutôt exigeante, je n’aime pas qu’on me dévoile tout. Qu’on m’explique tout par peur que je ne comprenne pas.

    Et bien, j’ai les mêmes attentes avec la littérature jeunesse. J’ai pour conviction qu’il faut laisser les liens se tisser d’eux-mêmes, permettre au lecteur de découvrir lui-même certaines choses. Glisser des indices, infimes. J’aime que subtilement, l’auteur glisse un détail qui pique la curiosité du lecteur et le pousse à en chercher le sens.

    J’aime qu’on me questionne quand je vais au théâtre, tout comme quand je lis un livre pour enfant. Et c’est pourquoi j’ai beaucoup aimé la lecture de ce livre.

    Le bébé tombé du train, Jo Hoestlandt
    Dès le titre, on se doute de l’histoire. Parce que nous, adultes, connaissons l’histoire avec un grand H. Et c’est bien de ça dont il est question, de déportation, de guerre, de juif, même si les mots ne le disent jamais. Des détails le suggèrent, des illustrations nous orientent dans ce sens. On y rencontre pourtant un homme qui vit hors du temps, seul dans sa maison et son jardin. Au bout de ce dernier, des trains passent tous les jours. Il ne sait pas ce qu’ils contiennent, ni où ils vont. Ça ne l’intéresse pas. Il a du travail dans sa maison et son jardin. Et c’est tout.

    Même si chaque fois que passe un train, des objets sont lancés sur son terrain, il ne s’y intéresse pas, les jette ou les brûle. Un jour pourtant, il serre sur son coeur quelque chose tombé du train et sent que s’en séparer équivaudrait à s’arracher le coeur. L’homme s’ouvre à cet enfant, au regard profond où brille une étoile jaune. Il découvre le monde avec lui. Va jusqu’à dénicher des livres pour répondre à ses questions, lui qui n’a jamais été curieux de ce qui l’entoure. Le jour où des gendarmes viennent, il découvre qu’il serait prêt à tout pour garder cet enfant près de lui. Et il ira jusque-là. Bousculant sa manière de vivre, renonçant à sa solitude et à qui il croyait être.

    Je pense qu’il faut croire en l’intelligence des enfants. Combien de fois un enfant vous a surpris en relevant un détail que vous-même aviez ignoré, dans un texte ou sur une image? Ils sont vifs et allumés, donnons-leur matière à être interpellés. Et ici, cette matière déborde.

    Je ne vous dis pas comment ça se termine, allez plutôt lire le livre. Et mettez-le entre les mains des enfants ensuite, vous serez alors prêt à répondre à leurs questions. Et peut-être le ferez-vous, comme Anatole, avec des livres. Et si votre enfant en demande encore, allez avec lui voir la bibliothécaire jeunesse de votre quartier. Il existe une quantité d’oeuvres de fiction et de documentaires sur le sujet, qu’elle ne manquera pas de vous recommander.

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