• Jane, le renard et moi, Fanny Britt et Isabelle Arsenault

    Date: 2013.05.02 | Catégories: Adolescent, La bibliothécaire aime, Pour aller plus loin, Réaliste | Tags: ,,,

    Ce roman graphique a passablement fait parler de lui depuis sa sortie. Il a été écrit par une auteure (Fanny Britt) respectée et connue dans le milieu théâtral québécois (ce qui incite peut-être la critique à choisir ce titre dans sa pile), il présente un sujet d’actualité (l’intimidation à l’école) et son illustratrice (Isabelle Arsenault) a gagné pour la deuxième fois le prix du Gouverneur général – illustration la semaine de la parution du livre. Mais je pense que si on en a tant entendu parler, c’est avant tout parce que c’est un très bon/beau livre.

     Jane, le renard et moi, Fanny Britt et Isabelle ArsenaultJane, le renard et moi

    Je ne connais personne qui reste indifférent à l’évocation de cette période de leur vie qu’a été le passage de l’enfance à l’adolescence. Tous ceux à qui j’en parle me racontent une anecdote marquante qui s’est déroulée dans ces années – et rarement elles sont joyeuses. À la limite, certains arrivent à en sourire, ou même à en rire. Mais c’est un rire jaune avec un arrière-goût de vinaigre.

    Hélène est entre deux âges. Plus tout à fait une enfant (elle prend l’autobus seule et lit Jane Eyre), mais pas encore une adolescente (elle aime sa robe à crinoline). Elle avait des amies avant, celles-là mêmes qui rient d’elle maintenant. Hélène subit, sans dire un mot. Développe des trucs pour faire comme si ça ne la dérangeait pas. Elle plonge dans son livre. Elle s’attache dès le début à Jane Eyre, semble envier son destin d’enfant meurtrie qui sort de l’ombre.

    La jeune fille pose un regard lucide sur la vie, comprend la fatigue de sa mère. On sent que c’est une « bonne fille ».

    Un jour, elle apprend qu’elle doit partir dans un camp-nature avec sa classe pour deux semaines. Humiliations en perspective, qui commencent par l’achat d’un maillot de bain. Hélène n’est pas grosse, même pas au-dessus de la moyenne. Mais à force de se le faire répéter, ça s’est intégré. Une fois sur place, dès les premiers instants, ses craintes se réalisent. Personne pour partager volontairement sa tente, personne avec qui dîner, personne avec qui s’asseoir au bord du feu. Et les humiliations continuent sans que personne ne vienne à sa défense.

    C’est au fond des bois qu’elle rencontre le renard du titre. Il ne fait que passer brièvement dans l’histoire, le temps de lui lancer un regard d’une douceur qui la touche profondément. « Il a le regard tellement doux que j’explose presque. Le même regard dans l’oeil d’un humain: je lui offre mon âme, garantie. » Cette rencontre annonce en fait celle qu’Hélène fera avec Géraldine, une jeune fille qui décide de sortir de la bande, car elle n’adhère pas à leurs pratiques. Cette catastrophe annoncée sera finalement moins dommageable que prévu pour l’estime de soi de la petite. Et si Jane a réussi à continuer à aimer et à pardonner Mr Rochester, pourquoi est-ce qu’Hélène n’y arriverait-elle pas aussi, dans la vraie vie?

    C’est une belle histoire, dont la thématique est d’actualité. La vision est bien celle d’une enfant blessée. Regard porté sur son pénible quotidien. Le ton est plus que juste et les assauts, juste assez cruels pour qu’on y croie, qu’on s’y reconnaisse. L’histoire est toute simple et simplement écrite, c’est une histoire qui existe – a existé et existera – par milliers de copies vivantes.

    La particularité de ce type d’ouvrage, c’est la nécessaire symbiose entre les deux médiums qui le compose: texte et illustrations. Ici, la fusion opère.  Toutes les émotions, les atmosphères, sont décuplées par les illustrations alors que le texte ne fait souvent que les suggérer. L’ensemble est en dégradé de gris et les touches de couleurs sont soigneusement choisies pour ajouter au récit. Une très très belle réussite. On en a beaucoup parlé, et avec raisons!

    *****

     Mon anecdote? En secondaire 2, une fille de la gang des « cool » m’a fait un croc-en-jambe dans le corridor et j’ai trébuché devant tout le monde « important » de l’école. Elle s’est esclaffée, ainsi que toute sa bande. J’étais humiliée. Ce n’est arrivé qu’une fois, je ne me suis jamais fait insulter par la suite comme l’héroïne du roman. Mais aujourd’hui, j’aimerais bien qu’elle voie où je suis rendue dans la vie et combien je suis comblée –  ce qui ne lui ferait sûrement pas un pli remarquez! Juste pour lui prouver que je me suis relevée, que sa méchanceté momentanée ne m’a pas écrasée. C’est ridicule, mais ça démontre comment un seul petit événement peut nous suivre -à distance, mais quand même – toute notre vie. Mais ne vous inquiétez pas, j’ai rencontré ma Géraldine à moi et nous avons échangé plein de livres.