• Yakouba, Thierry Dedieu

    Date: 2012.01.16 | Catégories: Album, La bibliothécaire aime, Pour aller plus loin | Tags: ,,,

    Après l’orgie des livres rouges (maintenant rangés pour une autre année ou retournés à la bibliothèque), mes enfants et moi avions envie de documents d’une tout autre palette de couleurs. Parfois, des critères aussi futiles que celui-ci nous mènent vers de véritables petits bijoux.

    Yakouba, Thierry Dedieu
    Je connaissais visuellement ce livre depuis longtemps. Surdimensionné, il  dépasse de plusieurs centimètres ses voisins de la cote “Ded” sur son rayon à la bibliothèque. Je savais aussi qu’il fait partie de la collection Coup de poing, des livres qui ébranlent. Il me faut avouer que parfois, le hasard retarde une rencontre qui n’en ai que plus réjouissante lorsqu’elle a lieu.

    Tout d’abord, le visuel nous heurte. Des couleurs terreuses et du noir, uniquement. Le trait est brouillon, grossier. L’ensemble a quelque chose de l’esquisse, un peu floue, un peu vague. La page couverture est tout à fait représentative de l’atmosphère de l’album. Bien calée sous la couette, entourée d’Arthur (5 ans) et Simone (3 ans), j’ai douté brièvement de leur choix (c’est eux qui l’ont choisis dans le présentoir consacré aux livres de bibliothèques juste avant l’heure du dodo). Mais comme je ne suis pas de celles qui croient qu’il y a un âge pour chaque livre, et qu’après tout leur maman a un solide bagage pour médiatiser les histoires, je me suis lancée.
    Et ne l’ai pas regretté.

    Ça raconte le passage à l’âge adulte des jeunes garçons dans une tribu guerrière de l’Afrique subsaharienne. Les futurs guerriers doivent trouver le lion dans la savane et l’affronter, seuls. Avec une économie de mots impressionnante et un décor schématique, Dedieu nous absorbe magistralement dans la quête de Yakouba.

    Sous un soleil de plomb, marcher, /franchir les ravins, contourner les collines, / se sentir rocher, forcément, / herbe, bien sûr, / vent, certainement, /eau, très peu.

     Le jour comme la nuit, épier, scruter; oublier la peur qui serre le ventre, qui transfigure les ombres, rend les plantes griffues et le vent rugissant. Attendre des heures et puis soudain…

    Lorsqu’il le trouve, il est majestueux, terrifiant… et blessé. Dans les yeux du lion, l’enfant lit, devine, une prière:

    Comme tu peux le voir, je suis blessé. J’ai combattu toute la nuit contre un rival férose. Tu n’aurais donc aucun mal à venir à bout de mes forces. Soit tu me tues sans gloire et tu passes pour un homme aux yeux de tes frères, soit tu me laisses la vie sauve et à tes propres yeux tu sors grandi, mais banni, tu le seras par tes pères. Tu as la nuit pour réfléchir,

    L’enfant décidera de laisser la vie sauve à la bête et rentre chez lui où le clan le fait gardien des bêtes. Et l’album se termine sur ces mots:

    C’est à peu près à cette époque que le bétail ne fut plus jamais attaqué par les lions.

    Cette histoire est d’une telle richesse à nos yeux d’adultes: rite de passage, honneur, importance de la reconnaissance des pairs, écoute de soi et de sa conscience, respect des forces de la nature. Nous y voyons une multitude d’angles par lesquels entrer dans l’histoire et aborder l’oeuvre avec nos jeunes.

    Pour ma part, j’en ai fait une lecture simultanée avec les miens, et à la fin du livre, voici l’échange que j’ai eu avec mon grand:

    “Maman, est-ce que le lion a vraiment parlé à Yakouba?”

    “Qu’est-ce que tu en penses Arthur?”

    “Moi je pense que non, que Yakouba s’est dit tout ça dans sa tête. Parce qu’il le savait que ce n’était pas juste de se battre avec un lion blessé.”

    “Est-ce que Yakouba le savait que s’il choisissait de ne pas se battre avec le lion, il ne serait jamais un guerrier comme ses amis?” (Et croyez-moi, mon petit chevalier / amateur de Star Wars, de viking et autres nobles batailleurs, sait ce qu’est un guerrier et le statut d’être « supérieur » de celui qui fait parti de ce groupe)

    “ Oui, mais il a choisi d’avoir de la peine à la place du lion.”

    Tiens, c’est par l’angle du sacrifice qu’il a choisi de comprendre cette histoire. Du haut de ses cinq ans, il sait que le bonheur des autres nous rend parfois plus heureux que notre propre bonheur. Je ne le répéterai jamais assez, il faut faire confiance à l’intelligence des enfants.

    Pourquoi est-ce que j’étais due pour découvrir ce bijou maintenant? Parce que je ne l’aurais jamais vu sous le même angle si mon petit bonhomme de cinq ans n’avait pas joué les médiateurs auprès de sa maman.

    Je vous recommande aussi vivement la suite, Kibwé.