• Le temps des mots à voix basse, Anne-Lise Grobéty

    Date: 2011.03.07 | Catégories: Adolescent, Album, La bibliothécaire aime, Pour aller plus loin, Roman | Tags: ,,,

    L’amitié est la terre meule dans laquelle je me suis enracinée pour devenir qui je suis. J’ai fait des rencontres tôt dans mon adolescence qui m’ont marquées (mais ne l’avons-nous pas tous fait à cet âge?) pour la vie. Mes fidèles amies sont toujours présentes dans ma vie et c’est une bénédiction car l’amitié a cette faculté d’éclairer les temps noirs…

    Le temps des mots à voix basse, Anne-Lise Grobéty

    Le magnifique titre de ce livre rend parfaitement justice à cette petite plaquette destinée aux adolescents. Ça se passe dans un pays tranquille où les gens se saluent en se regardant dans les yeux. C’est l’histoire de deux amis de toujours, voisins, dont les pères sont également amis. Ceux-ci se retrouvent dans le fond du jardin pour discuter et poétiser. Ils aiment rire et aiment la vie, mais par-dessus tout, ils aiment les mots. Un jour, dans cette petite ville allemande, l’ami du jeune héros est retiré de l’école et les enfants n’ont plus le droit de jouer ensemble. La nuit venu, les deux pères se parlent au fond de la cour, mais il ni a plus de rire et d’envolée lyrique. C’est le temps des mots à voix basse, cachés, murmurés pour que personne ne les surprennent. C’est le temps où les gens ne se parlent plus et se regardent encore moins dans ce beau pays de collines et de vergers.

    Ce texte grave a la douceur du miel des abeilles que cultive le père du jeune narrateur, il coule comme une lumière dorée sur un temps sombre dont l’inéluctable fatalité, finalité, n’épargne personne. Ni enfants, ni poètes. Ni petit village tranquille parmi les vergers.

    Cette histoire est vue à travers les yeux de l’enfant qui n’a pas à fuir. Qui reste avec ses questions alors que son ami disparaît dans la forêt. Pour passer de l’autre côté et se placer dans l’œil, dans la tête, dans le cœur de celui qui doit tout abandonner, mais sans comprendre davantage les raisons qui l’obligent à le faire, je propose un autre titre tout aussi troublant:

    Nul poisson où aller, Marie-Francine Hébert

    Ici, c’est l’histoire toute simple de la petite Zolfe, qui sent bien qu’un grand voyage se prépare. Une question demeure: quelle barrette choisir? Elle hésite, se demande laquelle sa grande amie choisirait. Puis, des hommes armés arrivent et ordonnent à sa famille de quitter. Immédiatement. Ils font peur mais ont presque l’air de jouer un jeu. C’est impossible que le père de sa meilleure amie, si gentil, se cache derrière ce foulard… L’enfant apporte avec elle l’essentiel: son poisson rouge. Car il a avec lui , dans son bocal, tout un univers, tout un système. Elle en est responsable et ne veut pas l’abandonner. Alors commence la longue marche. Et le bocal devient de plus en plus lourd dans les petits bras de Zolfe. Mais à qui le confier? Toutes les portes et les fenêtres des maisons qu’elle croise dans sa marche sont closes. Les gens n’osent pas les regarder et les gardes les poussent rudement à aller plus vite.

    Et puis elle passe devant la maison de son amie, qui la regarde même si sa mère essaie de l’empêcher. Elles se comprennent tout de suite et au détour du chemin, la petite allemande récupère le bien le plus précieux de la petite juive. Son univers, son poisson, son histoire. Car tout comme le livre dans le livre, offert par l’amie, qui est une mise en abîme de leur histoire, le destin du poisson scelle leur amitié. Ce sera maintenant à la petite allemande de se souvenir et de garder vivant l’univers, l’histoire de la petite Zolfe.

    Cet album est extraordinaire à plusieurs niveau. D’abord l’histoire imaginée par Marie-Francine Hébert. Belle et douce, lourde et tragique. Un destin d’enfant. Mais c’est son arrimage aux merveilleuses illustrations de Janice Nadeau qui fait toute la force de cet album. Ses dessins à l’aquarelle, tout en transparence, comme le monde de l’enfant qui s’efface. Ses figures longues, étirées, comme la nuit qui s’installe dans sa vie, comme la marche sans fin qu’elle entreprend. Et Zolfe, en rouge, comme un petit soleil dans cette nuit. Et son amie, en bleu, qui ne peut faire autrement que de suivre le courant.

    Deux belles histoires toutes en douceur pour un événement de l’histoire tout en douleur.